Joël Degbo

malade à mourir et ne mourant pas

couverture Bezon mémoire

Avant-propos

RER B, sans arrêt entre Gare du Nord et Roissy-Charles-de-Gaulle. Traversée folle entre Paris et la banlieue nord-est parisienne : La Plaine-Stade de France, La Courneuve-Aubervilliers, Le Bourget, Drancy, Le Blanc-Mesnil, Aulnay-Sous-Bois, Sevran-Beaudottes, Villepinte, Parc des Expositions, Roissy.

24 kilomètres d’un bout à l’autre. Le paysage devient un décor qui défile à toute vitesse par la fenêtre du RER. La modification accélérée du paysage permet de voir la simplification, pure et simple, de l’architecture ; mais ces changements se faisant de manière progressive, les ornements s’effacent peu à peu des façades. Haussmann, Garnier, d’Angers, Abadie, Magne, Daumet, de Montreuil, Lassus, Eiffel, laissent place à Benarrous, Macary, Zublena, Regembal, Costantini, Folliasson, Grumbach, Tambuté, Delacroix, Dorel, Beaudouin, Lods, Vanderpooten, Anger, Heymann, Puccinelli, Jouven, Phelouzat, Chiambaretta, Andreu.

On passe des réverbères du début XIXe aux réverbères style XXIe pour revenir aux lampadaires du XXe. On passe des zones de grande affluence aux zones industrielles pour finir aux zones désaffectées. Les stations de métro sont remplacées par des stations de tramway puis par des stations service. Le défilement des bâtiments devient de plus en plus saccadé. La tour de Romainville est remplacée par des séries de châteaux d’eau. Les wagons de voyageurs par des wagons-container. Les Beaux Monuments se changent en ronds-points décorés. La Seine se change en canal de l’Ourcq.

Le train passe un tunnel noir dans un défilement régulier de lumières blanches. Il finit par arriver à Roissy, sans une pause dans ce qui vient de se vivre. Dans une sorte d’apnée appelée à être plus courte et plus rapide dans l’avenir.

Les grands voyageurs survolent les eaux dans lesquelles les petits voyageurs nagent tous les jours.

« Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe à elle ? Personne. Abrutie d’usines, gavée d’épandages, dépecée, en loques, ce n’est plus qu’une terre sans âme, un camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine perdue, terne la souffrance, Paris ! La banlieue tout autour qui crève ! Calvaire à plat permanent, de faim, de travail, et sous bombes, qui s’en soucie ? Personne, bien sûr. Elle est vilaine et voilà tout. Les dernières années n’ont pas arrangé les choses. On s’en doute. Banlieue de hargne toujours vaguement mijotante d’une espèce de révolution que personne ne pousse ni n’achève, malade à mourir toujours et ne mourant pas »

Préface de Louis-Ferdinand Céline pour le livre d’Albert Serouille Bezons à travers les âges. Première édition aux éditions Denoël, parue en1944.

L'usage de la banlieue

couverture l'usage de la banlieue

Actuellement c’est pas la joie, ce que je vois de mon balcon est assez troublant. Imaginez un ciel parsemé d’éclairs, d’éclairs orange, intervertissez le ciel et le sol. Oui, c’est une forme assez réaliste de l’Apocalypse. Tout est en train de partir en lambeaux, je n’ai pas peur, je ne suis pas exaspérée, je ne suis pas choquée, j’ai même envie de dire qu’il fallait s’y attendre. C’est une forme d’exutoire, ils se défoulent, ça fait toujours du bien de péter un câble un bon coup, de tout casser et de repartir d’un bon pied. Ils vont forcément devoir s’arrêter à un moment, ça fait à peu près quinze jours que ça dure. Même pas besoin d’allumer la télé, la situation je la vois tous les soirs de mon balcon avec ma tisane, un Toblerone dans la main et un pétard à la bouche, refourgué par mon voisin du rez-de-chaussée, un homme charmant qui occupe la cage d’escalier en colocation avec d’autres de ses camarades. Lumières d’hélicos, ça rajoute un effet dramatique à la scène. On a l’impression d’être dans un film de guerre. Ils sont juste en bas de mon bâtiment en train de cramer des poubelles, je me répète : ça défoule. Et c’est récurrent comme un feu de la Saint-Jean.